Les policiers dans la relation soignant-soigné [1]

Quelques réflexions liminaires en préparation d’un colloque à Berlin intitulé « Pratiques, acteurs et espaces de l’enfermement. Circulation et transferts (1-3 décembre 2011, Centre Marc Bloch, Humboldt-Universität, Berlin). Comment l’intervention des policiers modifie, perturbe ou au contraire pacifie les situations d’hospitalisation psychiatrique forcée ?

Une première version de cette réflexion a été proposée dans un article de la revue de la Société Suisse d’Ethnologie (SSE) : Meyer Michaël, Skuza Krzysztof, Utz Adrien, Surveiller et guérir. Pratiques de collaboration entre soignants et policiers dans l’hospitalisation psychiatrique. Tsantsa 16, pp. 38-49, 05-2011.

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Lorsque policiers et soignants en psychiatrie sont appelés à intervenir simultanément et dans un même espace, pour les mêmes “clients“, un certain brouillage des identités professionnelles peut apparaître. De ce point de vue, le rapprochement n’a pas toujours été présent. Dans un texte fondateur pour la théorie moderne de la police, le sociologue Egon Bittner propose notamment une représentation imagée du travail des policiers sous les traits de « Florence Nightingale à la poursuite de Willie Sutton »[1]. A travers l’incongru rapprochement de ces deux personnages, Bittner met en évidence

« l’illusion du policier qui s’imagine que son existence se justifie par le fait de courir éternellement après tous les Willie Sutton – activité pour laquelle il manque à la fois d’occasions et de moyens – et qui, du coup, se sent obligé de dévaloriser ce qu’il fait chaque fois qu’il semble emboîter le pas à Florence Nightingale. Par crainte d’avoir à jouer le rôle de l’infirmière ou, pire encore, celui du travailleur social, le policier ajoute à la nécessité de faire ce qu’il fait le ressentiment de le faire, jour après jour »[2]

La division entre répression et soin a ainsi longtemps constitué une modalité suffisante de distinction et de distribution des missions entre professionnels de la santé mentale et de la police. Chacun organisant sa culture professionnelle autour de la valorisation des missions qui lui semblaient a priori toutes désignées. Or, les trajectoires de certains patients induisent de factodes situations de rencontre et appellent à des formes de coordination du travail : par exemple les patients psychiatriques délinquants, les recherches de patients en fuite, les injections forcées de médicament en présence d’un appui policier, etc.

Trois modes d’hospitalisation

Les législateurs suisses ont prévu trois modes d’hospitalisation. Au-delà de leur stricte expression légale, chacun de ces modes engage un statut de patient particulier et surtout un mode de relation entre soignant et soigné. La définition initiale (ou la modification) du statut devient en effet un enjeu relationnel majeur entre partenaires de soins. Elle détermine qui détient l’autorité pour entrer ou sortir de l’institution, mais aussi pour accorder (parfois imposer) des balades accompagnées ou des congés.

Les modes d’hospitalisation prévus par la loi sont :

  • L’ « hospitalisation volontaire » qui est décidée et acceptée par le patient. Celui-ci vient à l’hôpital par ses propres moyens ou est conduit par des ambulanciers. La situation procède alors pour les soignants sous le jour d’une responsabilité partagée. Le patient est perçu comme partenaire du processus de soin. Une relation volontaire est souvent connotée chez les soignants par des dimensions de calme et de travail productif pour chacune des parties. Statistiquement, les hospitalisations volontaires atteignent la moitié des entrées annuelles (307 admissions volontaires sur 605 entrées en 2009 à l’hôpital de Nant). Dans ce mode, le patient est en mesure à tout moment de mettre fin à son séjour hospitalier
  • La « privation de liberté à des fins d’assistance » (PLAFA) qui est une hospitalisation demandée par un juge. A l’opposé de l’image véhiculée par l’hospitalisation volontaire auprès des soignants, la personne soumise à une PLAFA est souvent perçue comme dépendante, avec peu de marge d’évolution et ayant probablement épuisé toutes les possibilités offertes
  • L’ « hospitalisation d’office » qui est, elle, demandée, non par un juge, mais par un médecin parfois contre le gré de son patient.

L’hospitalisation d’office et la PLAFA sont les modes qui impliquent le plus fréquemment un contact entre monde policier et monde psychiatrique, par exemple lors de procédures d’injection forcée. L’intervention des policiers dans la relation de soin peut, dans ce premier mouvement, se lire comme une mise en force des lois.

Le laboratoire vaudois

Le canton de Vaud constitue un intéressant espace d’observation des rapprochements intersectoriels entre corps de police et milieux psychiatriques. La police de la capitale, Lausanne, a développé dès 1999 un vaste projet d’échange entre police et services hospitaliers cantonaux, dont en particulier le département de psychiatrie du Centre Hospitalier Universitaire Vaudois (CHUV). Quant à la Fondation de Nant, également au centre de notre réflexion, elle profite d’une situation institutionnelle privilégiée qui lui offre une autonomie importante, notamment dans le développement de relations avec des partenaires institutionnels de son secteur (l’Est vaudois).
Les observations conduites à Lausanne, comme à Nant, donnent à voir, en premier lieu, une logique bottom-up à l’origine d’une prise de conscience du potentiel d’efficacité de la coordination intersectorielle. Un exemple remarquable de cela est la mise en place de stages croisés.
Dès 1999 en effet, des policiers (en premier lieu des policiers en uniforme issus de Police-secours et des postes de quartier) et des infirmiers se voient proposer, sur une base volontaire, de partager durant un tournus le travail de l’autre univers. Des agents Police-secours rejoignent les services du CHUV, notamment les urgences, durant quelques jours et nuits. De même, des soignants se voient proposer d’accompagner une section Police-secours durant l’un de ses tournus en « trois-huit ».
L’initiative d’une telle immersion croisée connaît un fort succès (350 stages effectués entre 1999 et 2010). A l’origine, le projet émane d’un cadre infirmier et d’un chef de section de Police-secours, soit deux cadres intermédiaires, sans concours des autorités politiques lausannoises ou vaudoises. Aujourd’hui, le projet a été salué par un prix d’excellence en administration publique et fait la fierté des institutions partenaires et des autorités politiques.
Seconde caractéristique majeure : les stages croisés s’adressent aux agents de base (non-gradés) et aux sous-officiers de la police lausannoise, ainsi qu’aux infirmiers en psychiatrie actifs dans les institutions des soins aiguës du secteur psychiatrique centre-vaudois. Il s’agit donc d’une initiative émanant des praticiens de terrain et qui vise les pratiques elles-mêmes.

L’origine et le succès de cette expérience provient d’un constat commun de situations-problèmes que vivent les deux communautés de professionnels face à certains “clients“ qui troublent le cloisonnement des activités policières et infirmières. Ils rendent inefficaces (voire contreproductifs) certains « actes-métier » routinier.



[1] Florence Nightingale est considérée comme la pionnière des soins infirmiers modernes. Quant à Willie Sutton, il fut un célèbre braqueur de banque aux Etats-Unis.

[2] Egon Bittner, «Florence Nightingale à la poursuite de Willie Sutton. Regard théorique sur la police», Déviance et Société, vol.25, n°3, 2001 (1974), p.304.