Les policiers dans la relation soignant-soigné [2]

Un rôle soignant pour les policiers et un rôle policier pour les soignants ?

Les rapprochements intersectoriels semblent inévitables dès lors que, comme nos réflexions précédentes ont essayé de le montrer, certaines trajectoires de patients psychiatriques induisent de facto des situations de rencontre entre soignants en psychiatrie et intervenants policiers. Ces situations font apparaître la pluralité, et parfois l’opposition, des nécessités institutionnelles et professionnelles à la base d’une prise en charge multi-intervenants.
D’un côté, les policiers font état de leur volonté d’améliorer la sécurité des collaborateurs de police, des soignants et des administrés dans les situations dangereuses, notamment lors des décompensations.
De l’autre, les soignants énoncent le désir de limiter les formes thérapeutiquement dommageables de répression et de « criminalisation » des patients psychiatriques. Derrière ces annonces se jouent évidemment les aspirations et valeurs professionnelles de chacun, pouvant toujours être menacées, remises en cause ou dénoncées dans l’interaction avec l’autre.

Si les évolutions vers des logiques « communautaires » ou de « partenariat » ont produit les conditions d’un rapprochement, elles ont aussi engendré des tensions entre les aspirations affichées par chaque champ institutionnel. La plus manifeste s’observe dans la volonté policière de se départir d’une image exclusivement coercitive, alors que de son côté la psychiatrie, abandonnant largement la contrainte et la détention, crée une demande forte à destination de la force publique. La police est donc sollicitée dans un rôle qu’elle cherche à modérer et à concilier avec des missions de préventions, de dialogue et d’abandon du tout-répressif. De telles tensions, imposées par les changements structurels et les évolutions de culture professionnelle, se retrouvent, comme nous l’avons illustré, sous la forme d’injonctions contradictoires dans les interactions entre soignants et policiers, souvent dénoncées par ceux-ci comme « instrumentalisation » ou « perversion » des rapports de travail (par exemple, l’impression de faire le « sale boulot » que l’autre ne veut pas faire).

En cela, du point de vue du sociologue du travail et des organisations, les patients psychiatriques constituent à plus d’un titre une population subversive, dans ce qu’elle ne respecte ni les découpages institutionnels, ni les logiques de l’intervention, ni les valeurs professionnelles respectives. Mais il constitue aussi un important opérateur de réflexivité professionnelle. Les patients psychiatriques problématisent le rôle policier des soignants, autant que le rôle soignant des policiers. Ils mettent donc avantageusement en évidence les fonctionnements ordinaires, ceux qui sont perturbés par la crise et qui doivent être rétablis par le travail des professionnels et par la coordination de leurs actions.