Cultures sexuelles iraniennes

Avant de terminer la rédaction de mon livre sur l’histoire de la sexualité à l’époque moderne, (titre provisoire : Le sexe, l’impôts, les cousins. Une histoire sociale et politique de la sexualité à l’époque moderne, 1450-1850), j’ai eu le plaisir de visiter l’Iran. République islamique depuis la révolution de 1979, ce pays est fondé de façon évidente sur un ordre strict de genre et sur des prescriptions sévères concernant l’habillement, le corps et la sexualité. L’obligation pour les femmes de porter un voile sur les cheveux n’est que l’une de nombreuses normes qui concernent la visibilité du corps. En général on attend des femmes qu’elles revêtent des habits « appropriés » (hijab), qui de fait occultent en large mesure leurs attributs sexuels. Pour les hommes les prescriptions sont plus lâches, mais elles existent bel et bien. Les pantalons doivent par exemple être longs – un aspect sur lequel on ne transige pas.

 

 

En général, les rapports sexuels ne sont admis que dans le cadre du mariage, l’homosexualité ainsi que la prostitution sont officiellement interdites. Si les infractions existent, les normes ne sont pas uniquement théoriques : des gardiens des mœurs patrouillent dans les rues pour surveiller le comportement des gens.

En Occident, nous avons tendance à voir dans une telle sévérité morale l’expression d’une culture islamique, très éloignée de ce qui est généralement perçu comme notre liberté sexuelle ou nos présumées « valeurs chrétiennes ». En réalité le cas iranien présente de très nombreux parallèles avec le processus de construction d’un état confessionnel en Occident, depuis l’époque des réformes religieuses, au début du XVIe siècle. Il révèle une relation tout à fait similaire entre religion, morale sexuelle et construction d’un appareil politique régulateur, qui a profondément influencé les cultures érotiques occidentales jusqu’à une époque très récente – très schématiquement, jusqu’aux années 1960 – et qui n’a cessé d’exercer une certaine influence morale jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, le passé n’est pas si lointain : en gros, les femmes de la génération de ma mère (née en 1921) ont connu dans la pratique un régime sexuel encore fondamentalement influencé par la morale sexuelle des réformes religieuses.

Femme islamique ou Sainte Vierge? Kashan, mai 2019

Ce rapport entre morale sexuelle, ordre de genre – l’infériorité des femmes, concrètement – et construction de l’Etat a été largement étudié ces dernières années : nous savons désormais que la réglementation et un certain contrôle de la sexualité représentent des aspects essentiels de chaque forme de pouvoir.

Cependant, l’expérience iranienne nous dévoile que derrière les normes officielles, des interprétations très différentes de la vie érotique se manifestent : surtout dans les grandes villes on peut aisément observer de nombreuses femmes qui arborent un style vestimentaire « occidental », nuancé par un voile léger et souvent coloré sur la tête.

Dans quelle mesure une femme – et dans une certaine mesure un homme – donne à voir ses cheveux, ses attributs sexuels, dans quelle mesure elle se maquille, quelles couleurs elle arbore, révèle d’emblée des valeurs spécifiques avec lesquelles elle s’identifie et une culture érotique en partie individuelle.

C’est un aspect qui m’intéresse beaucoup : les façons dont les femmes et les hommes interprètent, endossent et parfois enfreignent des normes générales pour afficher des attitudes et des valeurs particulières représente et a toujours représenté une dimension sociale essentielle des cultures érotiques vécues.

À ce propos il faut toutefois rester prudents : nos ami-e-s iranien-ne-s nous ont rendu attentifs au fait que les comportements tenus dans la sphère privée peuvent diverger de façon drastique des symboles ostensiblement arborés dans la vie publique : les espaces de manœuvre, les décalages par rapport aux normes officielles ne sont donc pas à négliger. Les normes et le discours officiels, imprégnés de propagande, ne nous disent pas grande chose à cet égard.

En ce sens, il faut considérer ces cultures corporelles vécues comme des expressions fortes d’identités individuelles et collectives. Le rapport entre sexualité et identité a été

largement discuté par les historien-ne-s et par les sociologues : les premièr-e-s ont cependant souvent tendu à simplifier les réalités, en proposant des histoires linéaires de la sexualité, largement dépendantes des discours et des normes des pouvoirs, des textes des savants, en occultant les profondes différences existant dans chaque société entre cultures sexuelles différentes et souvent concurrentes.

Dans mon livre je souhaite mettre l’accent sur les différences entre cultures sexuelles de groupes sociaux distincts tels qu’on les voit dans l’Iran actuel, comme d’ailleurs – de façon moins évidente – dans n’importe quelle société, ainsi que sur les conflits entre conceptions différentes de la sphère érotique.

Sous le terme de culture sexuelle – désormais employé couramment par plusieurs spécialistes – j’entends donc des manières spécifiques de concevoir et de vivre le corps et les rapports érotiques. Les cultures sexuelles sont souvent associées à des valeurs, des conceptions du monde ou des styles de vie différents, qui justifient des comportements divergents. Ce n’est pas une nouveauté : les comportements sexuels ont toujours été liés à des systèmes de valeurs, voire à des idéologies spécifiques.

 

En parlant de « cultures » sexuelles, je n’entends pourtant pas me rallier à une approche purement culturelle de l’histoire telle qu’elle a été pratiquée ces dernières années sous l’influence des écrits de Michel Foucault.

En posant l’accent sur la pluralité des cultures érotiques, j’entends en revanche mettre en question les relations complexes entre interprétations subjectives du domaine sexuel et les conditions économiques, sociales, politiques et religieuses qui les influencent.

Pour ce faire il est indispensable de prendre ses distances par rapport à la « sexualité » conçue comme un objet abstrait, défini par une série de normes et de discours dominants, pour se concentrer sur les réalités vécues par les actrices et les acteurs de la vie sexuelle.

Les femmes et les hommes sont des acteurs/actrices caractérisé-e-s par des identités spécifiques : si ces identités sont influencées par les pouvoirs, par des systèmes de normes et de valeurs, comme le cas iranien le met en évidence, les individus sont en partie capables d’interpréter les conditions de leur vie érotique et d’adopter des formes variées de sexualité. Ces individus, toutefois, ne sont pas isolés mais font partie de familles, de groupes parentaux plus ou moins complexes. En ce sens, leur culture sexuelle est profondément influencée par des cultures familiales, par les modèles adoptés dans des réseaux, voire des milieux sociaux spécifiques.

Dans la famille de nos ami-e-s d’Esfahan, le partage de certaines attitudes plus libres et de valeurs « occidentales » est évident ; dans d’autres familles traditionnalistes, cette continuité est également bien visible – même si la conformité au même modèle n’est jamais absolue, ni indiscutable.

En simplifiant, on peut appréhender la régulation des rapports sexuels comme une forme spécifique de construction de la famille et de la parenté. Malgré cette relation intime, la dimension de la parenté est curieusement absente dans la plupart des études touchant à l’histoire de la sexualité : cela représente à mon sens une lacune grave, qui entrave la compréhension de nombreux problèmes. La vie érotique concrète d’une femme ou d’un homme, dans l’Europe du XVIIe siècle comme dans l’Iran actuel, dépend beaucoup plus fortement de l’organisation de leur famille que des traités savants de leur époque, fortement privilégiés par la recherche récente.

 

 

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